Sisyphe et les grandes banques
« On peut difficilement nier que le capitalisme financier ait été le facteur déclenchant de la crise actuelle ». Les termes sont choisis, mais la formule est sans appel. Surtout de la plume du rédacteur en chef de la très libérale « NZZ am Sonntag ». Et, ces dernières semaines, d’autres observateurs du même bord politique sont allés encore plus loin. Cet été déjà, un article de l’éditorialiste conservateur britannique Charles Moore a fait sensation. Il y accusait les banques de confisquer les bénéfices en laissant aux contribuables le soin de régler les pertes. Et s’interrogeait sur la pertinence des critiques de gauche à l’égard du système actuel. Un avis relayé également en Allemagne par un éditorialiste conservateur de la « Frankfurter Allgemeine Zeitung » jugeant que, « la pratique démontre non seulement que la droite fait fausse route, mais aussi que les critiques de ses pires adversaires de toujours sont fondées ».
Bien que reprises cette semaine par le Temps, ces critiques n’ont pas encore la même acuité dans notre pays. On y reconnait cependant, à droite comme au centre, que le secteur financier a bien déclenché la crise de 2008 de même que la crise actuelle. La tentative des banques d’en faire porter la responsabilité aux collectivités publiques en raison des milliards qu’elles ont, bien malgré elles, dépensé pour sauver le système est tout simplement grotesque. La réalité, c’est qu’à l’issue de la crise de 2008, le capitalisme financier est immédiatement retombé dans ses pires travers. La même arrogance et la même démesure. Avant et après la crise. Ainsi, quelques mois après avoir frôlé la faillite, le patron de l’UBS Oswald Grübel rêvait à nouveau de rendements de l’ordre de 20%. Alors même que les remous du scandale entourant les pratiques de collaborateurs de l’UBS visant à faciliter la soustraction fiscale de leurs clients américains ne s’étaient pas encore apaisés, d’autres banques suisses se livraient allégrement aux mêmes démarches illégales. Et les directions du Crédit Suisse comme de l’UBS refusaient obstinément des prescriptions plus strictes s’agissant de leur capital propre, menaçant même de se délocaliser à l’étranger.
Pour ces milieux, les évènements de 2008 n’ont été qu’une parenthèse, le plan de sauvetage à 68 milliards de francs, un contretemps. Les banques et leurs représentants n’en ont tiré aucune leçon, bien au contraire. Au point d’oser considérer, comme Oswald Grübel dimanche dernier, que la Suisse s’apprêtait à « démanteler la place financière ». Difficile d’en croire ses yeux. En raison de la responsabilité des établissements financiers s’agissant de la conjoncture actuelle, une telle déclaration ne manque pas de toupet ! Elle est même particulièrement scandaleuse eu égard aux difficultés que connaît actuellement le Crédit Suisse. Les efforts désespérés du Conseil fédéral pour sauver cet établissement par le biais d’une astuce juridique en lien avec l’accord de double imposition avec les Etats-Unis démontrent une tout autre réalité: aujourd’hui comme hier, la Suisse est fatalement dépendante de ses grandes banques. Et doit se résoudre, coûte que coûte, à payer la facture des stratégies plus que risquées que ces dernières s’autorisent.
Le sauvetage du Crédit Suisse souligne également une autre caractéristique: les partis de droite ne cessent de tenter de se profiler par de grandes déclarations, rarement suivies d’effets du type : « la politique n’a pas à intervenir », « les banques doivent se sortir toutes seules du pétrin dans lequel elles se sont fourrées », « il n’est pas question de modifier l’accord de double imposition avec les Etats-Unis »... Là encore, l’histoire se répète. Déçus, choqués, scandalisés: que n’avons-nous pas entendu de la part des partis de droite après le sauvetage public de l’UBS, la révélation des bonus indécents que s’octroyaient les dirigeants de la banque ou encore l’accord conclu entre la Suisse et les USA à propos de l’UBS. Seulement voilà, en définitive, il n’en reste que des miettes. Trois ans après que l’État et la BNS aient renfloué l’UBS dans l’urgence ne subsiste qu’un timide projet de loi à l’intention des banques trop grandes pour faire faillite. Pas question de réglementation sur les bonus, de strictes prescriptions quant aux fonds propres, pas l’ombre d’une stratégie axée sur l’argent propre.
Afin de gagner un tant soit peu en crédibilité, les grandes envolées rhétoriques ne servent plus à rien. La droite va à nouveau accorder son soutien au sauvetage des banques suisses. Reste à savoir si celui-ci demeurera aussi inconditionnel avec – comme d’habitude - une nouvelle Lex CS sans garanties. Ou alors tirera-t-on enfin les leçons de la dépendance helvétique à l’égard de ses grandes banques ? En décidant d’une stratégie basée sur l’argent propre, en taxant les bonus ou en élevant le plafond de fonds propres nécessaires ? L’Angleterre vient de le faire, pourquoi pas nous ? L’alternative consiste à se retrouver, dans quelques années, exactement au même point. Sans avoir progressé d’un iota et contraints à devoir subir les mêmes cris d’orfraie des partis de droite, encore plus catastrophés par l’attitude des grandes banques …







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