10.06.2008 | Jean Christophe Schwaab, député socialiste au Grand conseil vaudois

Libre choix de l’école : un libre-service inéquitable

Les initiatives pour le libre choix de l’école obligatoire se multiplient. Leurs partisans avancent des arguments séduisants. Il s’agirait en premier lieu de permettre aux parents d’adapter l’éducation aux besoins de leurs enfants. Bien des partisans du libre choix considèrent en effet le système scolaire actuel comme un carcan qui contraindrait les familles à subir une école publique de mauvaise qualité, une qualité qui diminuerait encore dans les quartiers à forte proportion d’immigrés. Ceux-ci ne sont-ils en effet pas systématiquement accusés de tirer tous les élèves vers le bas, au point qu’il faudrait à tout prix fuir l’école publique pour pouvoir bénéficier d’une formation acceptable ? D’où l’idée d’autoriser les parents à inscrire leurs enfants dans une école de leur choix, publique ou privée qu’importe, mais plus homogène. Les promoteurs du libre choix prétendent aussi renforcer l’égalité des chances en permettant à tous les enfants, pas seulement ceux issus des milieux aisés, d’avoir accès à l’enseignement privé, qu’ils souhaitent subventionner, par exemple au moyen de «bons scolaires» (ou «chèques-éducation»). Mais, quelles que soient les nobles intentions des partisans du libre choix de l’école, outre les conséquences négatives qu’il aurait sur l’environnement, la planification scolaire et l’aménagement du territoire, ce dernier ne pourra au final que torpiller deux des missions fondamentales de l’école obligatoire.

Un des objectifs majeurs de l’école publique, gratuite et obligatoire est l’égalité des chances. Il en découle une répartition géographique stricte, qui n’est pas sans défauts, mais qui met tout le monde à la même enseigne. « Un dommageable nivellement pas le bas », rétorquent les partisans du libre choix, même s’ils sont par ailleurs nombreux à militer pour déposséder l’école publique de moyens. Cet avis est cependant doublement erroné. D’une part, parce que l’enseignement public est meilleur que le privé, en témoignent les moins bons résultats à l’université des titulaires de maturité fédérale obtenue en école privée. D’autre part, car, dans la pratique, le libre choix aggrave les inégalités qu’il prétend supprimer. C’est en tout cas ce que l’on constate dans les pays où il est pratiqué. Par exemple en Belgique, pays européen, qui, selon l’étude PISA, connaît le système scolaire reproduisant le plus les inégalités sociales, c’est-à-dire où le niveau de formation des parents a le plus d’influence sur celui de leurs enfants. Du point de vue de l’égalité des chances, le libre choix de l’école est donc un échec.

Un système de libre choix aboutit en outre à une concentration des meilleurs élèves dans les meilleures écoles, aux places rares, car convoitées. Cette raréfaction des places aggrave encore plus les inégalités, car seuls les parents aisés peuvent payer les écolages que la pénurie tire vers le haut, ou sont en mesure d’organiser le transport de leurs enfants vers ces écoles. Le libre choix peut aussi aboutir à l’apparition de « ghettos », où les parents placent leurs enfants dans une école qui leur « ressemble » (p. ex. pour l’enseignement religieux qu’elle dispense) et dans laquelle ceux-ci ne fréquentent que des enfants issus du même milieu. En cela, le libre choix de l’école nie une autre des missions fondamentales de l’école obligatoire : l’apprentissage de la vie en démocratie. Car à l’école, les enfants apprennent à côtoyer, tolérer et collaborer avec les enfants du même village ou du même quartier, sans distinction du milieu social ou de l’origine. Ils apprennent à vivre au sein d’une communauté hétérogène, dont les membres n’ont pas forcément choisi de vivre ensemble, mais qui sont bien obligés de construire ensemble un avenir qui sera forcément, du moins en partie, commun.

Le libre choix de l’école a un autre défaut capital en ces temps où le développement durable devrait présider aux politiques publiques. Un système de libre choix multiplierait les kilomètres que devraient parcourir les parents, souvent en transport individuel, pour amener leurs enfants à l’école de leur choix. Il rendrait en outre la planification scolaire ardue : une école de bonne réputation serait incitée à construire des bâtiments pour héberger les nombreux élèves qui souhaiteraient s’y inscrire, bâtiments dont il serait impossible de prévoir les surfaces à l’avance, par exemple en se basant sur le taux de naissance dans la région, car, libre choix obligeant, les parents pourraient décider de scolariser leurs enfants n’importe où. Avec pour corollaire un effet de mode, qui pourrait rendre obsolètes du jour au lendemain les constructions scolaires d’un établissement qui, pour une raison ou pour une autre, perdrait soudain de son attrait. Même dans un système où le libre choix se limiterait aux écoles publiques, on imagine d’avance les difficultés des autorités scolaires locales à planifier les budgets de l’éducation !

Les inégalités intrinsèques au libre choix de l’école et les difficultés à le mettre en place devraient donc inciter plutôt ses partisans à militer pour donner plus de moyens à l’école publique. Car l’égalité des chances, c’est donner à tous les moyens d’être les meilleurs.

Autres liens