La méthode qu’ont privilégiée de nombreuses femmes de braver leur propre destin pour braver celui d’une société semble soudain démodée.

Quand une femme se lance en politique, elle a immédiatement conscience qu’elle entre dans un monde d’hommes. Et la première question qui se pose à elle, si elle décide de s’accrocher, c’est de choisir entre dissidence ou acceptance. J’imagine que dans la plupart des domaines professionnels, la situation est identique.

J’ai choisi l’acceptance. Cela signifie : faire comme si on était un homme comme les autres. Flouter sa féminité. Accepter des horaires de séance totalement inconciliables avec le fait d’avoir des jeunes enfants. Faire comme si ce n’était pas un problème. Faire comme s’il n’y avait ni paternalisme, ni condescendance, ni vulgarité. Faire comme si on n’était pas la seule femme lors d’une séance. Rouler des mécaniques. Forcer la voix. Mettre des talons pour avoir l’air grande et marcher très vite pour avoir l’air importante.  En bref, sourire et serrer les dents. Et avancer, en pariant sur le fait qu’en chemin, le monde peut changer et qu’on peut changer le monde.

Depuis cette année, la méthode qu’ont privilégiée de nombreuses femmes, consistant à braver leur propre destin pour braver celui d’une société, semble soudain démodée. La conquête de biais, la stratégie du pas de côté, c’est terminé. Un vent se lève, une vague se soulève, sur tous les continents, sur tous les fronts, pour que les femmes existent par elles-mêmes, sans avoir à altérer une partie de leur identité. Des tapis rouges à Cannes foulés par les artistes femmes aux paysannes suisses privées de reconnaissance dans la nouvelle politique agricole, des linceuls noirs dont les Iranniennes se débarrassent au prix de leur liberté, aux foulards verts portés par les Argentines contre la violence impunie, des Islandaises en grève aux combattantes kurdes en Syrie... Il y a quelque chose d’unique, de jubilatoire, de total aujourd’hui dans l’engagement pour l’égalité entre les genres.

Pour la première fois peut-être, des combats féministes se conjuguent au pluriel: aux batailles syndicales et politiques « classiques », se joignent simultanément les revendications qui touchent au respect du corps et de l’intégrité physique. Comme si 1918 et 1968 ne faisaient plus qu’un. Comme si Christiane Brunner manifestait avec Beyoncé. Du coup, en Suisse comme ailleurs, les femmes regardent autour d’elles et se rendent compte que le monde n’est pas fait pour elles, s’est (presque) fait sans elles. Et la liste des revendications s’allonge. Respect de l’égalité salariale, reconnaissance du travail domestique, conciliation entre vie professionnelle et familiale. Mais les femmes veulent aussi se promener en sécurité dans les villes, boire un verre sans crainte d’être agressées, qu’il y ait de la lumière dans les parkings ; qu’elles puissent allaiter en sérénité. Ou pas. Que leur corps ne soit pas un laboratoire. Que Suisses ou étrangères, elles trouvent protection contre l’exploitation, la traite d’êtres humains, les viols. Que ne soient plus tolérés, sur les lieux de travail, mains baladeuses, blagues humiliantes, propos sexistes, actes déplacés. Que des rues, des fontaines, des places portent leur nom ; avoir accès à des postes de recherche, des prix Nobel, des scènes de musique ou de théâtre; pouvoir lire à l’école Corinna Bille et pas toujours Charles-Ferdinand Ramuz.

Le 29 mai prochain, le Conseil des États se prononcera à nouveau sur une révision de la loi sur l’égalité. Le projet qui avait été renvoyé en commission par la majorité des sénateurs revient, presque identique à la copie initiale, suivant ainsi les lois de la physique domestique bien connues des femmes : ce n’est pas en cachant la poussière sous le tapis qu’elle va disparaître pour autant. Ce pas doit être franchi. Absolument. Mais à coup sûr, il sera suivi par d’autres...

 
 
 

 

 

28. mar 2018